Feu sacré

   À l’arrivée du Bouddhisme au Japon vers le VII ième siècle, les moines érigent de véritables monuments floraux appelés « RIKA » pour honorer le Bouddha dans le temple. Ils y représentent ainsi le « DAICHIZEN » , "La Grande Nature" dans son sens le plus sacré. Ainsi chaque branche de la composition, animée d’un esprit vivant, est dotée d’une connotation symbolique. 
Plus tard, vers le 15ième,16ième siècle, l’aristocratie emprunte ces œuvres, et transforme ce courant de l’ascèse en une pratique festive où le sens artistique acquiert toute sa valeur. 

Progressivement avec l’évolution sociale, l’école RIKA devient L’école des Fleurs Vivantes. Le sens sacré n’est cependant pas oublié. 
La pratique des fleurs s’intègre dans le « KADO » (Chemin des fleurs), concept philosophique suivi particulièrement par les lettrés jusqu’à notre époque moderne pour accéder au sentiment de paix au travers de la beauté de la nature. 

Au 20ième siècle, on parle volontiers d’une façon plus concrète de « IKEBANA » terme moderne traduit littéralement par 
« mettre en vie, le végétal » .
L’Ikebana du 20 et 21ième siècle s’inscrit cependant dans une continuité d’évolution historique qui ne renie en rien ses origines. Si la forme des vases et des bouquets change au cours des siècles, la pratique attachée à son esprit d ‘origine, reste imprégnée des RIKAS et du sens du Kado, et ne peut être en aucun cas assimilée à un simple loisir. En contradiction avec notre société consommatrice, faire de l’Ikebana s’éloigne du terme impropre de Art Floral. 

Au-delà de son côté agréable et séduisant, la pratique de l’Ikebana ,après le temps romantique de sa première découverte, nous plonge dans des niveaux de plus en plus profonds ; sans l’étude et la motivation d’une approche authentique, on se contente de ne perfectionner qu’un art alléchant d’exotisme. On évite de se rapprocher ainsi de la nature profonde. Le risque en est finalement de s’oublier soi-même et de ne pas cheminer dans les couches profondes de son être, nous empêchant finalement à toute élévation de l’âme. 

L’étude de l’Ikebana ne se fait donc pas sans certaines contraintes ; comme dans la musique, le professeur qui guide la démarche donne toute la confiance à la personne qui apprend, mais ne peut en toute conscience que prendre la responsabilité de mener son enseignement dans la plus grande intégrité. De part et d’autre motivation, persévérance évincent les recettes et les habitudes. Dans cette situation, on peut parler non seulement de l’art d’être professeur mais aussi celui d’être élève. Dans la pratique de l’ikebana au Japon, cette relation maître-élève est sacrée. Elle n’entrave pas pour autant la liberté de chacun. Il est dit que les 20 premières années, l’élève suit le maître, les 20années suivantes, il essaie de l’égaler pour tenter de le dépasser pour le temps qui va suivre.

La détente, si agréable soit-elle, que procure l’occupation ordinaire avec les fleurs, peut se transformer en un plaisir et une joie intérieurement très profond si l’on accepte de rentrer véritablement dans l’étude. N’est-on point complétement satisfait lorsque par notre motivation d’apprendre, le cheminement quelquefois chaotique et inconfortable nous permet cependant de sortir de la périphérie tentante mais bien superficielle de notre Ego. Ainsi, en traversant les différentes zones inconnues de notre ignorance, on accède à ce qu’on appelle : le Feu Sacré.

                                                                                                                                               Marette Renaudin

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