La pratique

Bernard Bleyer

"Celui qui n'a pas le gout de l'Absolu
  Se contente d'une médiocrité tranquille."

                                            Cézanne

L’entraînement, on dit « Keiko » en japonais ; il dure toute notre vie.
Au Kyudo l’image du mot Keiko est : « se corriger par la répétition ». 
Ainsi on reste toujour un élève.

L’archer aime l’Arc et son monde, sans aucune raison particulière,
il est heureux de tirer, de répéter les gestes justes.
Il goûte comme personne ce moment mystérieux,
inexplicable, déroutant, qu' est l’instant du lâcher.
Alors il s’y donne de tout son cœur avec audace.
Il suffit d’avoir l’intuition qu’il y a là quelque chose,
là dans le cœur de l’arc et qu’il s’agit de s’y conformer sans rien en attendre. 
Débutants ou anciens, tout le monde est logé à la même enseigne.

Kyudo : on dit aussi Yumi no michi : le chemin de l’arc.
Dans ce parcours, cette voie, il s’agit de se conformer à l’étude.
Suivre les bases et l’enseignement, puis les appliquer dans la pratique et en dehors de la pratique.
C’est trouver cette droiture, cette ligne qui nous accorde au centre de la cible ainsi qu’à toutes choses apparentes et non apparentes.

On ne se préoccupe ni de résultats et ni de forme…
On ne pratique pas parce que c’est « bon pour la santé » ou bien encore « bon pour le stress » ou bien encore pour quelques déductions d’ordre psychologiques, physiques ou émotionnelles.
On tire et l’on tend le plus simplement possible vers « le Beau, le Bien, le Vrai ».
On tire en toute innocence.
Alors, si l’on est conforme aux bases enseignées, conforme aux lois de la Nature,
c’est naturellement que la flèche ira dans la cible.

Le possible

La répétition de nos gestes en Aikido ou au Kyudo nous invite toujours à une introspection.  Au bout du compte cela nous comblera.

Dans ces pratiques,  il n’est pas question de nous dépasser ou d’augmenter nos capacités. Laissons cela au sport dont l’idéologie nous fait miroiter le super champion auquel on ne manque pas de s’identifier. Abuser de nos limites nous plonge dans des déséquilibres sombres. 
Les grands champions, une fois leur jeunesse consommée habitent  des corps et des esprits fortement abimés.
Le même procédé est appliqué pour notre terre, malade des abus exigés d’elle.
Dans nos pratiques nous allons à la rencontre de nos possibilités, point de sommet à conquérir. Les « faires » vont s’épanouir dans la sphère des possibles, telle sera notre sagesse.
La paix et la tranquillité sont des objectifs qui, pour les atteindre, nous emmèneront à utiliser notre corps avec respect et politesse.
La bonté et la beauté seront des buts, voire des missions qui nourriront notre cœur.
Et si l’intensité de nos entraînements est bien palpable, elle dégagera cette jeunesse d’esprit et de corps que nous avons remarquée chez nos maîtres.
Il nous faudra dans nos gestes, reconnaître nos tensions et peu à peu dans le roulement de nos dos, dans l’extension de nos articulations, par la précision de nos appuis, le relâchement de nos ventres et poitrines, la présence va s’épanouir.
Nous n’allons pas courir après de vains résultats mais avec ténacité nous ajuster aux règles de la pratique qui sont celles de la nature.  
On a peur de ce que l’on ne connaît pas, chose que l’on peut vérifier tous les jours dans les actualités chaotiques du monde. Cela s’applique à nous même. Ce choix d’étude jette un pont vers nos intérieurs cachés. Dans cette découverte, les anxiétés, les secrets vont imploser une fois constatés.
Nos yeux s’ouvrent peu à peu, comme à la sortie d’une longue nuit noire. Comme au petit matin la lueur du jour pointe à l’horizon du levant et dans notre vigilance redécouverte,  une douce brise vient effleurer notre joue comme pour proclamer la clarté annoncée.

Notre activité choisie permet cela.

La bêtise issue de la paresse de ne point se connaître est une gangue qui emprisonne nos cœurs.  Nous la côtoyons continuellement, elle devient une marche à suivre. Les habitudes de penser véhiculées par l’idéologie sportive s’immisce dans nos vaines croyances. Elle n’est pas si éloignée de la guerre. Les dirigeant savent l’utiliser et ainsi étendre leur contrôle. Les nations les plus médaillées aux J.O. ne sont elles pas celles ayant les armées les plus puissantes ?
Se connaître dans une étude jubilatoire contribuera sans aucun doute à aider la terre à sortir de ces déséquilibres dans lesquels nous l’avons mise.
Elle ne manquera de nous le rendre.    

Bernard Bleyer