LE FUBOKAN DE FRANCE

Mois : décembre 2024

La salutation

Voici, mes chers amis pratiquants, en cette fin d’année,  quelques lignes à considérer. Par deux fois de suite, j’ai manqué ces derniers samedis l’entrée de la séance et je vous remercie d’avoir assurer son  début  qui est à mes yeux une clé importante pour une bonne pratique.

De ces mots, je viens partager avec vous, afin que nous en tirions quelques réflexions et établir des changements fructueux dans nos actes présents et à venir.

Notre pratique du Kyudo  a vu de nombreux pratiquants depuis 45 ans que l’arc m’accompagne sur les bords de  Garonne et cela suite à mes quelques années  passées au bord du Pacifique.
Studieux et présent, inlassablement je  plonge dans dans le cœur de l’arc autant que dans celui des pratiquants. Je réalise combien ce chemin est encore long et que mes modestes «avancées» ne sont vraiment pas grand chose sinon une entrave à l’essentiel.
Pourtant, Je souhaite être avec vous encore longtemps, bien que l’âge se déroule  comme un défi inexorable. Je cherche désormais comment un corps affaibli  peut se transcender en une énergie  merveilleuse. Alors, je viens par ces quelques lignes prendre quelques peu les devants,  au cas où un ou une pratiquante s’affirme  clairement à marcher à mes côtés encore et encore  pour prolonger cette voie et en améliorer la diffusion.
Ainsi, je souhaite préciser quelques points incontournables qui brûleront dans celle ou celui qui pourrait guider l'étude ponctuellement, à l’occasion pour l’instant mais de plus en plus, jusqu’à diriger la séance complète.

Cela commence particulièrement dans le salut, du début ou la fin de séance.
Fort important, cet instant demeure un des plus hauts et beaux niveaux de la pratique de l’arc. C’est  un rite, un protocole, une cérémonie. Il est formel et  demeure  un espace extrêmement intense et puissant autant dans l’individuel que le collectif, cela par l’union consciente au groupe, au lieu et au maître. Il conditionne la valeur de  ce qui  suivra, par la loi implacable du cause à effet. Il estompe les trop envahissantes personnalités, bagages bruyants et encombrants apportés sans retenue.
Si cette intensité sincère se déploie, dans ces brefs moments,  peut se  révéler une force , un engagement, une aide toute particulière par cette invocation. C’est un appel, à la lignée, au  groupe où l’on se sent porté et investi.
Pour que cette magie opère, il est quelques attentions  indispensables à s’octroyer.  Il se peut qu’une conscience toute particulière se manifeste alors, bien au de-là d’un exotisme si peu épanouissant et même sclérosé, sans respect pour le pays d’où est issue la pratique.
Nous avons tous ressenti combien le non acte du Kaï, du Hanaré est mystérieux, perturbant, troublant, dense, parfois insupportable. Le salut peut être aussi profond sans la troublante sévérité de l’instant du lâcher, alors qu’on rejoint  la connexion occulte.

Cette prosternation nous plonge dans la douceur d’un abandon tranquille où on s'en remet à bien plus grand que soi-même.

La ou le guide, après avoir proposé le Mokuso, d’une voix claire et nette, se place devant le Kamiza,  en absorbant le groupe avec son dos. Puis, il se relie, cœur/corps/esprit à son maître et aux maîtres de son maître.
 Il s’avance et fait son salut d’une manière très intense intérieurement. Puis se tournant vers l’ensemble, bien centré par rapport au groupe, en les saluant, il  regarde en lui, celui qui se met au service  des pratiquants, tout en réalisant qu’il n’en n’est point capable mais que cette situation dans laquelle il se trouve lui permettra de se transcender et ressentir une grande gratitude. Il peut éventuellement s’exprimer et même  s’en excuser, voir même demander du soutien. Il regarde en lui ce qui le pousse à s’être mis dans cette situation et ne manquera pas d’y trouver d’autres émotions que celles de servir et peut être, plutôt celle de  se servir. Dans ce cas, ce qui est très probable, il a fait un petit pas en découvrant quelque chose sur laquelle il peut intervenir afin de se  transformer.
Il sera en échec total s’il ne s’aperçoit de rien, ou joue le rôle, persuadé qu’il est à la bonne  place et que ça lui revient de toute évidence. Car dans ce cas,  la relation aux autres provoquera le contraire espéré.
«L’amour du sentiment entraine le contraire» alors que «l’amour de la conscience provoque la même chose».
Le salut de  fin de séance clôturera ce moment mais comme un passage propre vers la vie de tous les jours qui pourrait alors s’enrichir  de ces derniers moments passés ensemble ouvrant déjà à la prochaine fois.
Bien sûr cet engagement décrit est une étude qui  n’en finit pas de se polisser, de nous imprégner, de façonner notre être, nos yeux , notre peau.
Et comme suggérer depuis quelques temps observer de quel invisible nous sommes fait et que se dégage-t-il de nous quand on est devant les autres.
Voir en nous comme le disait le maître et être attentif au niveau conscient,  sub-conscient et inconscient.
Je vous souhaite de bons moments avec vos proches pour ces fêtes de fin d’année et que la nouvelle qui s’approche, elle aussi inexorablement vous comble autant que ce que vous allez lui apporter.

Yusen
23 Décembre 2024

"Le jour du murmure bleu"

Choo Moo Kheon

L'entraînement et la vie sont romantiques

【第2回】 稽古も人生もロマンで

Texte de Sasaki Takashi Senseï professeur de Bernard Bleyer

Les pratiquants d'aikido et d'arts martiaux peuvent être considérés comme des romantiques. Ceux qui s'entraînent dans ces disciplines ont chacun leurs objectifs et s'efforcent de les atteindre. Cependant, même lorsqu'ils s'en approchent, de nouveaux objectifs apparaissent, et même lorsqu'ils pensent être proches de leur but ultime, ils se rendent compte qu'ils ne peuvent jamais l'atteindre parfaitement. C'est en quelque sorte une tragédie, mais aussi une romance.

Les êtres humains sont destinés à mourir. Bien que nous ne puissions vivre éternellement, nous essayons de maîtriser notre voie le plus longtemps possible. La vie, elle aussi, peut être vue comme une tragédie, mais c'est aussi romantique.

L'entraînement aux arts martiaux ne comporte pas de compétitions. Contrairement aux sports, il n'y a pas de règles, donc une compétition signifierait risquer sa vie. Quand j'étais jeune, je m'entraînais seul tous les jours, couvert de poussière. Au collège et au lycée, j'ai tenté de progresser en saut en hauteur, m'entraînant dur avec mes propres idées pour améliorer mes performances. J'ai fini par représenter ma région au tournoi du Tohoku[1] et participer à la compétition nationale.

Cependant, cette expérience a changé ma perception. Dans toute compétition, il y a toujours un gagnant et un perdant. Bien que gagner soit important pour les participants, d'un point de vue global, les victoires et les classements sont relatifs et temporaires, n'ayant pas une grande signification. Cela se résume à quelqu'un qui gagne et devient premier, deuxième ou troisième.

Par la suite, j'ai cherché quelque chose que je pourrais pratiquer toute ma vie. C'est alors que j'ai découvert l'aikido.

Dans les arts martiaux, il est naturel de vouloir connaître son niveau. Mais sans compétitions, il n'est pas possible de classer les pratiquants comme dans les sports. On peut seulement s'imaginer ou laisser les autres imaginer son niveau. Cependant, en touchant la main ou le corps de l'adversaire, ou pour les maîtres et experts, simplement en le regardant, on peut évaluer le niveau de la personne. Par conséquent, il n'y a pas besoin de compétition.

Pour progresser dans les arts martiaux, il faut s'entraîner et pratiquer. Cependant, bien que cela soit une condition nécessaire, cela ne garantit pas de progresser. Par exemple, pratiquer incorrectement peut entraîner une régression. Même en s'entraînant intensément, les progrès sont souvent minimes. Contrairement aux mangas ou aux films, où l'on observe des progrès soudains et spectaculaires, les progrès en arts martiaux nécessitent des années, voire des décennies d'efforts. Même après des décennies, les progrès peuvent être comparés à l'épaisseur d'une feuille de papier.

Le niveau de progression dépend des talents, des efforts, de la chance et de la fixation d'objectifs. On s'entraîne en visant un certain objectif. Parfois, un nouvel objectif apparaîtra, ou on se sentira éloigné de son objectif, mais il est important de continuer à avancer, même lentement. Il est possible de s'approcher indéfiniment de l'objectif, mais malheureusement, on ne l'atteindra jamais complètement. Les maîtres et experts sont souvent les plus forts juste avant leur mort, c'est pour cette raison.

Quand on se compare aux autres ou qu'on est en compétition, le romantisme disparaît. Le romantisme ne peut être poursuivi que dans la lutte contre soi-même. Si l'on cherche à vaincre un adversaire, la victoire devient l'objectif principal, et on peut être tenté de tricher ou d'enfreindre les règles. De plus, la force physique, la puissance ou l'argent peuvent influencer les résultats, exposant ainsi les aspects sombres de la civilisation matérielle. Dans les sports, on peut admirer des exploits techniques, mais ceux-ci ne sont réalisables que pendant la jeunesse et la force physique. Il semble artificiel et vide de penser qu'on pourrait continuer ces exploits jusqu'à 80 ou 90 ans. Voir des personnes âgées en Chine pratiquer les arts martiaux traditionnels me donne envie de continuer jusqu'à 80 ou 90 ans.

Dans la lutte contre soi-même, il n'y a pas de place pour le mensonge ou la tromperie. Seuls les efforts comptent. La joie de réussir quelque chose qu'on n'avait jamais pu faire avant, ou de comprendre ce qu'on n'avait jamais compris, est incomparable. La vie offre une infinité de choses à apprendre et à faire. Même si accomplir toutes ces choses est impossible en une vie, les explorer est une source de plaisir. D'où venons-nous, où allons-nous ? Je voudrais au moins découvrir cela. L'on ne peut tout accomplir ni maîtriser parfaitement une seule chose, mais je veux vivre dans le romantisme de m'en approcher pas à pas.

Sasaki Takashi

[1]     Cette région couvre le nord-est de l'île de Honshū, l'île principale du Japon.

Traduit du japonais par Pablo Jaulin, avec l'aide d'outils numériques

 

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